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Shaïm
Nabar : Souvenirs de la vie d'un Shaïm Nabar
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Index général |
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| Le système solaire | ||||
| Mars - Shaïm Nabar | ||||
| Souvenirs d'une vie | ||||
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Les premiers jours
d'un caravanier
Je ne me souviens que de quelques impressions de ma mère ; celle-ci, une des meilleures fermières de sa caste, avait donné naissance à un second garçon, et m'avais aussitôt rejeté. La caste avait déjà tous les fermiers dont elle avait besoin, aussi me confia-t-on aussitôt aux caravaniers. Ma mère devait être mortellement décue, j'ai appris bien plus tard que quelques semaines après, elle était tombée dans le Yoni-Ga. Une semaine après ma naissance, je partais, encore mal assuré sur mes jambes. Sorti de la fraîcheur de Gani, j'avais l'impression de cuire. Sans encore trop comprendre, je suivais les autres, je me disais qu'on allait bientôt retourner dans la fraîcheur. Il en fut tout différement. Le rythme de la progression de la caravane était infernal ; le soir venu, je regardais le premier crépuscule de ma vie, fourbu, les pieds endoloris. Ma peau était encore tendre, et le tissu rêche de la veste de combat élimée que je portais me faisiait souffrir. Loni, un des vieux caravaniers, me prit sous sa protection. Il m'apprit à parler, à penser, il m'expliqua comment nous vivions, pourquoi nous cheminions, quelle était notre mission sur cette terre. Pour moi, cela ne donnait pas beaucoup de sens, mais le temps allait m'enseigner tout cela une fois de plus. J'avais des désirs forts, je voulais faire autre chose que de marcher toute la journée. J'avais le désir de palper de la terre, de défier les hauteurs. Loni m'expliqua que c'était normal, car ma mère était une fermière. Il m'expliqua aussi que je ne serais jamais fermier, mais caravanier. Deux mois après notre départ, Loni se fit piquer par un scorpion pourpe. Je le vis mourir dans mes bras, devenus forts. Nous nous sommes aussitôt arrêtés, pour effectuer les rites, et j'avais droit aux morceaux sacrés : c'est en moi que Loni continuerait à exister. Et, en effet, cette nuit-là, je fut pris de visions étranges. Au réveil j'étais devenu un autre homme. Le désir de procréer vint bientôt me hanter. Nous perdîmes deux autres hommes de notre caraque avant de venir aux abords de Métropolis. Je ne saurais dire, encore aujourd'hui, les sensations qui me submergèrent lorsque je vis les astronefs scintiller dans le couchant. La nuit devenait claire près de notre destination. Nous approchâmes de Métropolis, guidés par les tours de lumières. Mais Morkat, notre guide, un Erudit, nous dit que nous nous arrêterions avant cette forêt luminescente. En effet, le lendemain nous arrivâmes au Comptoir, un bâtiment énorme et sans fenêtres, mais d'une fraîcheur voluptueuse à l'intérieur. Les senteurs lourdes des femelles nous enivraient, mais ceci devait nous tourmenter terriblement. Surtout les courtisanes, celles-ci excellaient à nous amener près de la folie ! Très peu d'entre nous connaîtraient charnellement ces femelles, les règles étaient très strictes, et le simple regard des guerrières suffisait à nous les faire respecter. Pour nous faire changer les idées, un guerrier nous emmena en ville. Le réseau de transport était si rapide ! Nous en avions des frissons, et les petits humains se moquaient de nous. Si seulement nos caravanes pouvait aller si rapidement, notre peuple serait vraisemblablement très riche. Tellement d'humains bougaient autour de nous que nous en eûmes le vertige. Nous nous arretâmes dans un local, où le guerrier nous acheta un "amburgeur". Cela avait un goût très curieux, mais nous en voulûmes tous plus qu'une bouchée. Le guerrier éclata de rire, nous apprenant que ces aliments étaient conçus à cette fin, non pas pour nourrir mais pour entretenir la faim. Nous avions faim en effet, et il nous acheta du pain dans une boulangerie, ce fut le mets le plus délicieux que j'ai gout dans ma longue vie. Mais tout ces gens, ces tours immenses nous devenaient insupportables, et nous rentrâmes aussitôt. Dans le transport, un humain distribuait des "prospectus" en silicate, qui invitaient à assister au concert des "New Neural Fruits", j'en pris un, par curiosité. Le lendemain, un des Erudits du Comptoir nous fit un discours, à l'ensemble de la caravane. Il nous dit combien notre action était importante pour notre peuple, et nous nous sentîmes tous très fiers. Nous passâmes cinq jours enfermés dans le Comptoir, à bouger du matériel, certains d'entre nous partirent décharger des livraisons chez des clients. Knop eut la grande chance de pouvoir connaître charnellement une femme ! Bien que ce fut une guerrière, il semblait épanoui au-delà de l'imaginable, et nous le jalousions tous. Le lendemain, notre caraque lourde de containers d'eau, nous partîmes. Il était difficile de quitter cette cité merveilleuse, mais le désert nous reprit rapidement dans son silence religieux. Dans certains d'entre nous, un germe malsain poussait. Knop rêvait de sa guerrière, et s'inquiétait de l'enfant qu'elle devait porter. Il en devenait distrait, et par moment, je le croyais fou. Il ne pouvait cheminer calmement avec nous, il nous avait déjà dit une centaine de fois qu'il rejoindrait la prochaine caravane en partance pour Métropolis. Morkat, pour le calmer, l'envoya maintenant en reconnaissance avancée, aux abords de la caravane, repérer les dangers et explorer des prises possibles. Un matin, en entendant l'explosion, je sus que c'était Knop. Je fis partie de ceux qui allèrent le chercher. Son corps était complètement déchiqueté, et, comme surgis de nulle part, des insectes s'en repaissaient déjà. Bien que nous fûmes dégoutés, nous remplîmes notre devoir et lui endirent les derniers honneurs. A ma surprise, ses morceaux sacrés me furent confiés ! Je pris cela comme un grand honneur, ce n'est que bien plus tard que je compris qu'en m'obligeant de la sorte, Morkat avait fait de moi un nouveau chef caravanier. Et en effet, aussitôt rentré à Gani, je repartais aussitôt vers un centre de collecte lointain, chef de ma caraque. Le désert était devenu ma vie.
Illustration réalisée par Le Grümph Je me demandais toutefois si j'allais survivre assez longemps pour pouvoir moi aussi connaître une femme. Lors du long chemin vers le centre de collecte, je me mis en tête que rien de merveilleux ne m'attendais à destination, mais que je reverrais peut-être les astronefs de Métropolis, dans deux ans, avant de mourir. Je pris un enfant sous ma protection, comme j'avais été moi-même adopté. Le voyage jusqu'au centre de collecte se passa bien, nous ne perdîmes qu'un seul homme, et cela en raison de sa seule négligence. Le centre de collecte était au milieu d'un champ de bataille de la guerre qu'avaient livrés les humains entre eux, et pour lesquels ils nous avaient conçus. Il ne restait plus grand-chose de valeur à prendre, la caravane suivante évacuerait certainement ce centre. Sur le chemin de Métropolis, nous tombâmes dans une tempête de sable, qui nous retarda deux semaines. Enfermés sous la bâche de nos caraques, le temps nous sembla long. Deux semaines de vie perdues pour rien ! Pour m'occuper, j'examinais le prospectus qu'on m'avait donné il y a deux ans. New Neural Fruits. Quelle musique jouaient-ils ? Me plairait-elle ? Existaient-ils encore ? Je devins hanté à l'idée de ne jamais pouvoir les entendre, le seul groupe de musique dont je connaissais l'existence. Cette pensée m'obséda, alors que nous reprîmes la route. Métropolis était à une année de nous. Nous perdîmes notre vétéran, qui mourut une nuit de sa mort naturelle. Comme Morkat l'avait fait avec moi, je confiais les morceaux sacrés au plus jeune de nos espoirs. Notre voyage vers Métropolis fut rude. Notre Erudit fut tué par un des hommes de sa caraque, que nous tuâmes aussitôt après son crime. La direction de la caravane me revint ; j'étais obsédé par la crainte de perdre la piste. Un sextant et une boussole, c'était tout ce que j'avais avec moi. Lorsque qu'après cinq mois nous trouvâmes la carcasse désossée d'une caraque qui avait sauté sur une mine en son temps, j'étais autant soulagé que les autres étaient effrayés. Je n'avais donc pas perdu mon chemin ! Fort de cette réussite, je regagnais confiance en moi, et put mener la caravane à son but. J'avais dépassé ma quatrième année, et j'avais fait le tour de la question du sens de la vie lors d'innombrables heures passées à marcher et de nuits passées à parler. Métropolis vint à moi comme l'accomplissement d'une vie bien menée. La femme de Knop n'était plus, elle avait également bien vécu sa vie. L'enfant de Knop était une fille, qui s'était montrée une guerrière fort capable depuis le temps. Je pus la connaître, et connaître moi aussi la félicité d'avoir procrée, bien que je vivrais certainement pas la naissance de mon enfant. Ma femme m'emmena dans un magasin de musique, où je puis poser la dernière question qui restait ouverte dans ma vie. Oui, les New Neural Fruits jouaient encore, ils avaient eu un grand succès il y a un an, l'époque où, dans la tempête de sable, j'avais relu leur prospectus ! Le vendeur, bien que surpris de voir le premier Shaïm Nabar de sa vie, me passa l'intégralité des oeuvres des New Neural Fruits. Ce fut la seule fois où je pleurais, de toute ma vie. Je n'avais jamais connu d'autre musique que nos chants de marche. Si je pouvais vivre une autre vie, je la vivrais en musique. Une semaine plus tard, je fis mes adieux à ma femme, et à Métropolis. Malgré mon grand âge, je tenais bien la route. Je racontais aux jeunes comment devenir un bon guide, et comment appréhender les merveilles empoisonnées de Métropolis. Mes forces tinrent jusqu'à Gani, et je mis un point d'honneur à ne pas freiner la caravane d'une minute. Une fois la caravane arrivée à bon port, il me semblait que le temps récupérait les forces qu'il m'avait confié dans ce dernier voyage. En quelques jours, je ne pouvais plus marcher. Mais je n'avais pas tout bu de la coupe de la vie. On me mit sur une civière, pour m'emmener loin dans Gani, dans le quartier des Erudits, dont l'air est lourd et vicié. Là, une femme plutôt vieille me connut, sans amour et avec empressement. Elle avait certainement peur que je ne meure avant la fin ! Je n'ai pas aimé cette dernière chose, ni pendant ni après. Lorsque le temps d'un homme est venu, il faut le laisser faire son oeuvre. Ce dernier enfant n'a pas été voulu. Mais je suis bien trop proche de la fin pour pouvoir y changer quoi que ce soit. Maintenant que mes forces me quittent, je dois dire que je suis content de la vie que j'ai vécu, à l'air libre, avec ses responsabilités, ses surprises et ses récompenses. Je n'aurais pas eu tout cela, enfermé dans cette grotte suintante, je n'aurais pas connu ce soleil qui éclaire chaque être vivant de l'univers. Mais peut-être aurais-je connu ma mère, le seul véritable regret de ma vie. On va maintenant me porter à un promontoire de roche, qui surplombe tout le Yoni-Ga. Là, après avoir vu le soleil se lever une fois de plus, je me jetterais pour aller la retrouver. |
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